« Autoportrait dans la Bugatti verte », Tamara de Lempicka


Oeuvres / dimanche, mars 10th, 2019

Lempicka_Autorportrait_Bugatti_verte_1929
Tamara de Lempicka, Autoportrait dans la Bugatti verte, 1929, huile sur bois (35 x 27 cm) Collection privée

Tamara de Lempicka est une artiste à part dans l’art du 20ème siècle, tant son art est représentatif d’une époque et du mouvement Art Déco.

A tel point qu’il peut en apparaître prisonnier et n’avoir pas permis à l’artiste d’exprimer un style plus large et plus varié avec autant de conviction.

Son autoportrait le plus célèbre est communément appelé Autoportrait dans la Bugatti verte, et il date de 1929. Il résume finalement à lui seul beaucoup de l’art et de la psychologie de Tamara, et d’une éépoque dans l’entre-deux-guerres vécue dans un excès de mondanité.

Cette oeuvre est en fait le résultat d’une commande passée par le magazine de mode allemand Die Dame qui en fera ensuite une de ses couvertures. Ce détail n’est pas sans importance, puisqu’il révèle combien l’artiste s’associe volontiers avec le milieu moderne, glamour et clinquant de la mode. La tenue choisie serait quant à elle directement inspirée d’une photo datant de 1928 et prise par le photographe américain d’origine hongroise André Kertész. Le cliché parut en une du magazine Vu, un hebdomadaire largement diffusé à l’époque, et mentionnait que les accessoires portés étaient de la marque Hermès1; ici encore, Tamara de Lempicka s’associe donc volontiers avec une certaine image du glamour chic.

Jeune_femme_conduisant_une_voiture_de_sport_Kertész

Jeune femme conduisant une voiture de sport André Kertész, 1928

Lorsqu’elle peint ce portrait, Tamara a 31 ans et une carrière déjà bien établie†; son style a atteint sa maturité. Ici son portrait est indissociable de la voiture qu’elle conduit ; ils font corps l’un avec l’autre et le cadrage qui coupe la Bugatti en traçant une puissante oblique dynamise fortement l’ensemble, donne la sensation du mouvement de la voiture vers l’avant, accentuée par le foulard qui semble emporté par le vent. Ici, l’héritage futuriste n’est pas loin : Tamara met en avant la machine, le monde qui s’est récemment industrialisé, la vitesse, soit une idée de la modernité qui offre de nouveaux symboles du luxe et du pouvoir.

Difficile de différencier les textures et de distinguer la peau du personnage de la structure de la voiture. Tout semble métallique, froid, un sentiment renforcé par le jeu des lumières qui donne un reflet à toute chose, m’me aux chairs. Son casque, son écharpe, ses gants ne donnent aucune indication quant à leur matière, ne transmettent aucune sensation tactile évoquant leur souplesse. L’expression de l’artiste est elle-même indicible ; elle pose les yeux mi-clos, avec un regard lointain bien que dirigé vers le spectateur. Alors qu’il s’agit d’un portrait, il ne livre aucune émotion de son sujet.

En se représentant au volant d’une voiture, Tamara de Lempicka ajoute au chic et au glamour une touche de féminisme ambigu. Elle se pose comme femme moderne, indépendante, capable d’assumer une position jusque-là réservée aux hommes. La voiture, symbole de pouvoir au masculin, devient synonyme de l’émancipation féminine. En se plaçant aux commandes de la machine, Tamara assume un rôle masculin et brouille les genres, elle qui fut notoirement bisexuelle par ailleurs.

Cet autoportrait est donc un véritable manifeste de l’art de Lempicka, de son style, de ses valeurs et de son mode de vie, à la fois luxueux, ambigu et glamour. Elle y apparait en tant qu’icône d’un style en vogue, impassible mais sûre d’elle, en accord avec les mouvements artistiques de son temps et les derniers signes extérieurs de modernité et de richesse.

1delempicka.org :http://www.delempicka.org/artwork/1927-1929.html