« Automat », Edward Hopper


Oeuvres / samedi, mars 9th, 2019
Edward Hopper, Automat (1927) Huile sur toile, 41,7 x 91,7 cm Des Moines Art Center, Iowa
Edward Hopper, Automat (1927)
Huile sur toile, 41,7 x 91,7 cm
Des Moines Art Center, Iowa

L’aliénation des individus en milieu urbain est l’un des thèmes les plus prégnants de l’oeuvre d’Edward Hopper, et Automat, peint en 1927, en est un célèbre exemple.

On est d’emblée saisi par le sentiment de solitude qui entoure cette figure féminine mystérieuse et il est tentant, comme souvent en visionnant les toiles de Hopper, d’imaginer une histoire, celle de ce personnage qui semble émerger de nulle part au milieu de la nuit. Difficile de savoir en effet quel est son rôle, son état d’âme, et pourquoi elle se trouve dans ce lieu de transit, visiblement indifférente à ce qui l’entoure.

La lumière, blafarde, la met en valeur tout en renforçant la sensation de froideur du lieu. La palette de couleurs est également froide, et les quelques touches de jaune ici et là ne suffisent pas à réchauffer l’atmosphère, pas plus que la présence du radiateur, qui parait dérisoire, inutile, ni celle du compotier. Alors qu’aucun autre client n’est visible, le peintre a également disposé une chaise ostensiblement vide en face de la jeune femme, qui semble absorbée dans ses propres réflexions.

La vitre derrière elle forme un écran opaque. S’il n’est pas possible d’y voir à travers, et d’y déceler éventuellement un signe de vie extérieur, il n’est pas non plus possible d’y voir se refléter l’activité à l’intérieur de l’Automat, alors que les lumières se réfléchissent bien dans la vitre. Au final, cette vitre fait penser à un tunnel dont l’Automat ne serait que l’unique issue.

En choisissant de placer cette jeune femme, vulnérable en apparence, dans ce lieu désertique au beau milieu de la nuit, l’artiste renforce le sentiment de solitude qu’elle inspire, et ce d’autant qu’au vu de sa tenue, on peut imaginer qu’il fasse également froid dehors. La jeune femme semble avoir trouvé refuge dans cet Automat, c’est-à-dire un lieu de restauration en self-service entièrement équipé de machines automatiques, et donc par définition dépourvu d’humanité; il n’y a même pas l’ombre d’un employé pour rompre le sentiment de solitude.

En fait, dans cet environnement austère, glacial, hostile, la jeune femme elle-même semble être un automate, dont le visage est dénué de toute expressivité, le regard fixé machinalement sur sa tasse.

On devine bien l’intention de Hopper, qui s’évertue à isoler son personnage et à nier toute autre présence dans son environnement, pour communiquer au spectateur un sentiment d’aliénation intense, celui de l’individu dans un monde dorénavant moderne, urbain, individualiste. Aucune vision de la pièce où elle se trouve n’est permise pour le spectateur, qui doit se concentrer sur un seul personnage dont le monde semble limité à l’arrière-plan par un univers entièrement opaque alors que la pièce qui s’offre à elle semble baigner dans une lumière vive à laquelle nous n’avons pas accès. Hopper cerne cette jeune femme et semble ne pas vouloir laisser au spectateur la moindre chance d’entrevoir un autre signe de vie, une autre présence.

En peignant une femme assise seule dans ce self-service entièrement automatisé, l’artiste pousse ici à l’extrême le concept de l’Automat et le sentiment de déshumanisation intense qu’il inspire, dans une société de plus en plus industrialisée et dominée par les machines.