L’art publicitaire : Divan Japonais

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) reste célèbre pour ses représentations de la vie nocturne parisienne de la fin du dix-neuvième siècle. Plus qu’un peintre, il fut un spectateur de ce microcosme, capable de saisir l’atmosphère des cabarets qu’il fréquentait et de croquer les portraits des célébrités qu’il y croisait. Il fut ainsi engagé à plusieurs reprises pour créer des affiches publicitaires et développa l’art de la lithographie.

Le Divan Japonais est l’un de ces cabarets parisiens que l’artiste avait l’habitude de fréquenter.

Edouard Fournier, directeur du Divan Japonais, confia ainsi à Toulouse-Lautrec la réalisation de cette lithographie en 1893, après que le cabaret fut redécoré. Son œuvre représente trois célébrités de l’époque : Jane Avril, une danseuse de french cancan, est au premier plan. Edouard Dujardin, écrivain dandy, est assis à côté d’elle. Enfin, Yvette Guilbert, une autre artiste, est sur la scène à l’arrière-plan.

Henri de Toulouse-Lautrec, Divan Japonais, lithographie, 1893

Créer du dynamisme pour attirer l’œil du spectateur

Toulouse-Lautrec utilise plusieurs techniques afin de créer une sensation de dynamisme. La tête d’Yvette Guilbert n’est pas visible, la moitié du corps d’Edouard Dujardin est coupée par le bord de l’image, et l’éventail de Jane Avril pointe vers la gauche, et vers quelque chose que l’on ne peut pas voir. Elle semble d’ailleurs regarder dans cette direction, et non pas vers Yvette Guilbert sur la scène, et l’on se demande ainsi ce qui retient son attention. Ces cadrages audacieux laissent entendre qu’il se passe plus de choses dans le cabaret que ce que l’image nous laisse voir, et qu’il règne une véritable effervescence. On comprend alors qu’il n’y a pas assez de place sur l’image pour que l’artiste puisse y représenter tout ce qu’il observe ; il a dû concentrer son attention sur certains éléments et faire le choix conscient d’en laisser d’autres en dehors de l’image.

Toulouse-Lautrec place son spectateur parmi le public, comme assis à côté de Jane, l’incluant ainsi directement dans la scène qu’il représente. C’est un nouveau choix conscient de la part de l’artiste, qui invite le spectateur de l’image à joindre le public présent dans le cabaret et à regarder le divertissement sur scène.

La perspective peu réaliste est une influence directe des estampes japonaises, une tendance très en vogue dans l’art occidental de la fin du dix-neuvième siècle. Elle contribue à créer une composition dynamique, car elle donne une impression d’instabilité, de la scène à l’arrière-plan jusqu’à la chaise sur laquelle Jane est assise. Cette sensation est renforcée par les lignes descendantes des balcons. Alors que les manches des contrebasses et les bras levés au centre de la composition pourraient rééquilibrer ces lignes, ils ne font que renforcer au contraire cette impression de mouvement.

Le dynamisme de la scène contribue à donner au Divan Japonais l’image d’un lieu divertissant et excitant.

Une palette fortement contrastée

Le choix des couleurs, marqué par de forts contrastes, est également influencé par l’art japonais. La palette est limitée au noir, au jaune, et à des teintes plus claires, parfois neutres, comme s’il n’y avait pas de réelle couleur mais juste un jeu d’ombres et de lumières.

Toulouse-Lautrec met en relief la scène grâce à l’utilisation du jaune qui représente la lumière, et donc l’atmosphère vivante du cabaret. Il attire également l’attention vers la présence d’Yvette Guilbert, alors même que sa tête est coupée de l’image.

Jane Avril semble pourtant être le personnage principal de cette affiche ; non seulement elle est représentée au premier plan, mais elle est aussi dessinée entièrement en noir, ce qui fait ressortir sa silhouette du reste de la composition, de la même manière que les gants noirs d’Yvette.

Il n’y a pas d’autre couleur utilisée sur cette affiche qui puisse distraire l’attention du spectateur. La silhouette d’Edouard Dujardin attire l’œil juste assez pour noter que le cabaret est aussi fréquenté par l’élite culturelle, mais c’est bien Jane qui capte toute l’attention. La palette et l’utilisation de couleurs très limitée suffisent à mettre en avant les qualités les plus importantes du Divan Japonais : il s’agit bien d’un lieu de spectacle vivant où se bousculent les célébrités.

Un usage limité de la typographie

Bien qu’il s’agisse d’une affiche publicitaire pour le cabaret, son nom est écrit tout en haut de la composition, certaines lettres étant même cachées par le chapeau de Jane. Il est simplement mis en avant par le fait que les lettres sont cernées de noir. L’adresse figure de manière incomplète et tracée à la main de manière à peine lisible. Le nom du directeur du cabaret est tracé de manière négligée dans un coin, sans mise en relief particulière.

Toulouse-Lautrec était moins intéressé par la typographie et par la mise en relief du texte sur cette affiche que par la possibilité de mettre en avant les personnages et l’ambiance du cabaret, et ce qui en fait un lieu attrayant. Il fait parler l’image d’elle-même, sans l’aide d’un quelconque slogan publicitaire. Il s’appuie exclusivement sur la composition et les couleurs pour faire la promotion du Divan Japonais, et le présenter comme un lieu attractif et distrayant.

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